La Truffole une tradition

        " De l'ombre à la lumière, Saint-Alban-d'Ay berceau de la Truffole en France "

D'origine sud-américaine, la pomme de terre est signalée pour la première fois en 1533 par un compagnon de PIZARRE, le chroniqueur Pierre CIEZA de LEON, qui la décrit scrupuleusement au contact des paysans quechuas : "dans les lieux voisins de Quito, les habitants ont, avec le maïs, une autre plante qui leur sert en grande partie à subsister : les papas, lorsqu'elles sont cuites, elles ont la pulpe presque aussi tendre que la chair de châtaigne"(1). La science archéologique a depuis lors montré toute l'importance du tubercule aux variétés nombreuses chez les peuples des Andes avant la Découverte de l'Amérique (poteries anthropomorphiques des civilisations précolombiennes Nazca -200/600, Mochica -100/800, Chimu-Inca 1300/1532).

Ainsi, le Nouveau Monde offre-t-il à l'Ancien, dès la première moitié du XVIème siècle (1534 est la date retenue par le dictionnaire Larousse) une solanacée des plus providentielle. Depuis Cadix, où elle est importée par les équipages des bateaux, en provenance des Canaries, la "papa" devenue "batata" colonise très vite l'Andalousie et la péninsule ibérique dont la Castille et les montagnes de Tolède.

L'histoire de l'introduction des premiers tubercules en province de Vivarais (ancienne Hélvie romaine, département de l'Ardèche actuel) s'appuie sur un texte rapporté que nous devons au notable provincial entré dans l'histoire de la Révolution Française sous le titre "Marquis de Satillieu (1752-1818)". Député de la noblesse aux Etats Généraux du Vivarais en 1789, Homme de Lettres, il présidera le Conseil Général de l'Ardèche en 1802. Ce dernier, auteur de travaux littéraires et scientifiques est bien connu des historiens ardéchois car ayant eu accès aux archives de la famille du cardinal François de TOURNON qui a joué un rôle politique, diplomatique, culturel et spirituel de premier plan en Vivarais, en France et en Europe au XVIème siècle (négociations de la libération de François 1er avec l'Espagne, fondation du célèbre collège de Tournon sur Rhône, etc.).

Extrait d'après l'opuscule rapporté du marquis de Satillieu Charles du FAURE de SAINT-SYLVESTRE  La Truffole en France (1785): " La pomme de terre était connue sous le nom de truffole, et c'est vers 1540, dans notre Haut-Vivarais, sur le territoire du village de Saint-Alban d'Ay, au hameau de Bécuze, à trois lieues d'Annonay, que ce tubercule a été semé pour la première fois dans le Royaume, ayant été importé par un moine franciscain de Tolède en Espagne, nommé Pierre Sornas, natif de Bécuze qui très âgé s'était retiré dans sa famille… ".

Après l'Espagne et la France, la culture des tubercules progresse partout en Europe, vers l'Italie et l'Allemagne, se localisant le long des voies de communication sur les espaces en altitude plus propices à son essor comme les premiers contreforts du Massif Central (le Vivarais). Sous des dénominations extrêmement variées tirées le plus souvent du nom latin " terrae tuber " déformé vulgairement en " terrae tufer", la pomme de terre devient truffe, trufle, trifla, ou truffo (en patois trifola) qui sera francisée par la suite en "truffole".

En Ardèche, nombreux sont les ouvrages de caractères historiques, ethnographiques, gastronomiques voire poétiques qui reprennent et mentionnent les truffes devenues truffoles, ce légume universellement connu aujourd'hui sous le nom "pommes de terre"…

**  en l'année 1600, le célèbre agronome vivarois Olivier de SERRES décrit la pomme de terre dans le Théatre d'Agriculture : " cest arbustre dict cartoufle porte fruict de mesme nom, semblable à truffes, et par d'aucuns ainsi appellé " (2).

**  au XVIIème siècle en Vivarais (en Ardèche verte de nos jours), les truffes sont signalées comme productions agricoles dans les beaux à fermage de grands domaines. Nombreux sont les documents cadastraux mentionnant les "triffolières" comme champs de production des 'triffoles" (triffoles : nom patois francisé en truffes ou truffoles au XVIIIème siècle).

**   à Annonay, grâce aux livres de raisons laissés par l'avocat protestant Isaac TOURTON (3), nous savons qu'à la date du " ... samedi 10 avril 1694, les truffes blanches se sont vendues 22 sols la quarte..." au marché de la " place de la grenette ". Ces documents présentent la caractéristique d'être, à ce jour, les plus anciens écrits connus attestant officiellement de la vente de pommes de terre sur un marché aux légumes public.

**   en 1762 dans sa réponse (4) à l'enquête diligentée par les Bénédictins sur l'état des paroisses du Languedoc, le curé de Saint-Alban-d'Ay, DESCOURZ de LA GRANGE, prieur d'Empurany et Pailharès, official de l'archevêque de Vienne pour le Haut-Vivarais, précise " en esprit de badinage " la tradition des " carpes " de Saint-Alban d'Ay (du grec Karpos, fruit).

Ainsi, l'étonnante histoire vivaroise des premiers tubercules connus sous le nom de truffoles, repose-t-elle sur des données historiques locales incontestables qui s'inscrivent parfaitement dans l'histoire de l'introduction et de la diffusion de la plante en Europe, plus de deux-cent ans ans avant les premiers travaux du non moins célèbre philanthrope Antoine Augustin PARMENTIER (5).

                  Résumé succinct par
Joël Ferrand